La lenteur


Actualités, Festivals / mardi, juillet 26th, 2022
« La lenteur – Traagheid », poème écrit dans le cadre de « la journée de la lenteur – Dag van de Traagheid », festival de poésie de Watou et Poëzie Krant, été 2022

La lenteur

Une cinquantaine de responsables internationaux

appellent à accélérer l’adaptation aux dérèglements climatiques.

Il reste moins de dix ans à l’humanité

trois ou quatre à la girafe

quelques mois aux oiseaux d’Haïti

plus rien au grand-tétras des Fagnes

moins que rien au rossignol

disparu dans les années cinquante.

Tout s’accélère donc,

la fonte des glaces, les incendies, les inondations,

l’Apocalypse est un processus à la progression exponentielle.

La Création s’est déroulée sur sept jours dans la Bible

ce qui signifie des milliards d’années.

En un siècle nous aurons détruit ces milliards d’années

En une génération nous aurons échoué à arrêter la destruction.

Dans dix ans si vous me demandez un poème sur la lenteur je dirai :

Il restait dix ans il y a dix ans

Aujourd’hui nous y sommes.

La lenteur, en regard, a peu de sens

sinon dans nos vies devenues aussi étroites qu’un écran de smartphone.

Nos vies de plus en plus étroites deviennent de plus en plus lentes.

Traverser une ville en voiture prend plus de temps qu’à pied.

Obtenir un rendez-vous médical prend des mois.

Acheter une maison devient impossible,

une vie entière pour un emprunt.

On tarde de plus en plus à avoir des enfants

ou bien on n’en a plus du tout

à cause de cette histoire de maison qui n’arrivera jamais

et de la fin de l’espoir.

Mourir même est lent

des machines nous l’interdisent.

Pourtant de plus en plus de gens meurent de plus en plus jeunes.

L’âge d’or du soin est derrière nous

me disait une infirmière chevronnée.

Dès les années soixante-dix Audre Lorde écrivait

qu’il fallait financer la lutte contre les pollutions multiples

plutôt que de laisser les firmes pharmaceutiques s’enrichir

par des fabrications de molécules contre toutes les maladies

causées par les pollutions multiples.

Audre Lorde était poète

Audre Lorde pour dire cela n’a pas écrit de poème

Audre Lorde n’avait plus assez de temps pour la poésie

Audre Lorde est morte d’une tumeur au sein.

Idem Rachel Carson, qui a écrit Le printemps silencieux,

morte de ce qu’elle avait dénoncé,

les pesticides

d’où la disparition des insectes, des oiseaux,

et par conséquent des humains.

Mes amies les plus chères : cancer aussi.

La dernière, la plus tendre, avait quarante-huit ans.

À quand mon tour ?

Ceci n’est pas un poème sur la lenteur.

Ceci est une narration qui a tous les défauts de la vitesse.

C’est qu’il ne reste plus beaucoup de temps

pour dire qu’il ne reste plus beaucoup de temps.

Ne me demandez pas si j’écris

ni pourquoi j’écris.

J’entre en poème

(si du moins ceci est un poème)

pour avoir un peu de répit

une chaise et le silence.

J’entre en poème pour faire taire

tout ce qui désespère les plus jeunes

et fait que les vieux se disent : partons vite.

Pourvu qu’il n’y ait pas de vie après la mort.

Pourvu que je ne voie pas ce que la vie deviendra après ma mort

car celle de la planète

prendra encore un peu de temps.

Le temps de mes enfants et de mes petits-enfants

qui ne connaîtront plus la neige

plus les glaciers plus les icebergs

plus le concert des oiseaux

plus le ciel sans lumières d’autoroutes

dès lors plus de Voie lactée O sœur lumineuse

des blancs ruisseaux de Canaan,

plus de Terre Promise, donc,

à quoi devraient avoir droit

tous les nouveaux-nés du monde.

Bien sûr une fois l’humanité disparue

la nature reprendra ses droits.

En attendant ce qui a fait nos délices

– les cantates de Bach

les tableaux de Léonard de Vinci

la Chanson du Mal Aimé d’Apollinaire

les chevaux d’Altamira ou de la grotte Chauvet

la girafe, l’éléphant

qui n’existent déjà presque plus que dans les livres d’enfants –

tout aura disparu.

La lenteur existe encore quelque part.

Les chasseurs sont lents, ils se lèvent tôt et attendent.

Les financiers sont lents, ils spéculent et attendent.

Les exterminateurs de ce monde prennent leur temps.

Un peu de temps encore : il arrive,

le chevreuil sur le qui-vive

le dernier dauphin du dernier océan

l’enfant qui naîtra sans avenir.

Encore un peu de lenteur

et nous y serons enfin

ou plutôt nous n’y serons plus pour personne.

Le Dormeur du Val ne devra à aucune guerre

son sommeil éternel

et tous les aspirants Rimbaud de la terre

verront, comme moi-même en ce jour, leur poème

voué à l’inexistence.

Moins de dix ans pour nous réunir à écouter de la poésie

moins de dix ans pour envoyer nos poèmes

à quelque éditeur assez fou

pour ne pas remplacer ses bureaux

par un bunker fraîchement construit.

Dix ans où tout ira à vau-l’eau,

les forêts, les océans, nos maisons, nos enfants

et évidemment nos poèmes.

Soyons lents désormais, regardons

ce qui nous reste à regarder.

Écoutons

ce qui nous reste à écouter.

Savourons

ce qui nous reste à savourer.

Mourir sera plus doux d’avoir, dans la lenteur,

bu les dernières gouttes de la beauté

que nous avons détruite.

Caroline Lamarche

Partager ce contenu